Afghanistan

Kandahar - Le 15 novembre 1996


Kandahar : Des Talibans à l'état « brutes »

Kaboul découvre avec effarement la loi islamiste que veulent imposer ses nouveaux maîtres, les Talibans, une armée de moines soldats surgie des campagnes du sud du pays, dont l'ambition est d'instaurer un Etat purement islamique sur les ruines de l'Afghanistan. A 450 kilomètres de là, des centaines de milliers d'hommes et de femmes vivent depuis deux années déjà sous la coupe de cette faction fondamentaliste, à Kandahar, proclamée capitale des Talibans en novembre 1995. Les enragés d'Allah y jouent depuis aux apprentis sorciers de la politique. Au nom d'un Islam des plus purs. Des plus durs, aussi.

 

a route est droite. Désespérément droite. Et défoncée. Le 4x4 de l'organisation humanitaire Handicap International vient de passer le poste frontière de Chaman, première ville en Afghanistan, un pays ravagé par dix-sept années de guerre. Il faudrait être aveugle pour l'oublier. Partout, les cicatrices de la guerre s'étalent, béantes. Ici, le cadavre d'un cheval blanc qui a sauté sur une mine. Là, un pont mal rafistolé, défoncé en son milieu par un énorme cratère. Bombe, roquette ou mine ? La route elle-même n'en est plus une, vague piste de poussière et de cratère, entrecoupée ça et là par quelques traces de goudron, maigre réminiscence des infrastructures du temps de l'occupation soviétique. Des paysages somptueux, vastes plaines dorées d'où émergent brutalement un tank brûlé, laid squelette d'acier, un ancien immeuble militaire défoncé... Les Soviétiques n'ont pas réussi à mettre au pas l'Afghanistan. Les 115.000 soldats s'en sont allés en 1989, laissant derrière eux tous les signes de la débâcle. Et un pays ravagé, déchiré maintenant par les combats fratricides des factions moudjahidins qui s'entre-tuent à leur tour pour le contrôle d'un pauvre territoire ruiné.
La route sent la désespérance des pays brisés. Seuls des barbelés et des pierres rouges en coupent la monotonie et indiquent le danger. Au-delà de ces remparts dérisoires, des champs de mines. L'Afghanistan est aujourd'hui l'un des trois pays les plus minés au monde. La guerre qui succède à la guerre ne suffit donc pas. Les spécialistes annoncent aujourd'hui qu'il faudra près de cinquante années pour nettoyer le terrain. En attendant, gamins, nomades, récupérateurs de métaux, paysans, démineurs parfois sautent par milliers sur les mines (voir carnet suivant). La population est épuisée, désespérée, mais continue pourtant de rêver à la paix. Un jour peut-être...

Kandahar, capitale des enragés de l'Islam

Justement, au bout de la route, à Kandahar, on goûte à la paix. Une drôle de paix, instaurée par des enragés de l'Islam. Les Talibans, qui contrôlent aujourd'hui plus ou moins les deux-tiers du pays. Les « moines soldats », comme on les appelle en Europe, sont arrivés en conquérants dans la plus grosse ville du sud du pays en novembre 1995. Ancienne capitale royale, dont la mosquée referme, dit-on, le manteau du prophète Mahomet, Kandahar a été immédiatement proclamée capitale des Talibans. Elle est devenue le berceau du mouvement. Pacifiée par la faction islamiste, elle est aussi aujourd'hui l'une des villes les plus sûres du pays. Issus des campagnes les plus profondes du sud du pays, « une armée de ploucs » comme certains journalistes s'amusent à les définir, les Talibans jouent aujourd'hui aux apprentis sorciers de la politique. A Kandahar, ils ont installés leurs « ministères », drôles de bâtiments poussiéreux, meublés à la hâte et encombrés de lance-flammes rouillés, de kalashnikovs négligées, de poules et de reliefs de repas, où des barbus enturbannés, devenus « ministres » du jour au lendemain, concoctent avec le plus grand sérieux les décrets talibans qu'ils veulent fermement imposer au reste du pays. Du fondamentalisme à l'état le plus brut, du jamais vu : interdiction du travail des femmes, fermeture des écoles pour filles, obligation du port de la barbe et du turban pour les hommes, femmes dûment encagées dans des voiles intégraux qui ne laissent qu'une grille au niveau des yeux, obligation de prier cinq fois par jour, interdiction de la photographie, de la musique, des jeux de hasard, des jeux d'échecs, de la danse, de la poésie...
Et pourtant, la population n'est pas si désespérée. Là où l'on attendait plaintes et larmes, on trouve des témoignages nuancés : « Les conditions instaurées par les Talibans sont très dures. Mais ils ont pacifié et désarmé la ville. Nous venons de traverser les quatre années les plus noires de notre vie. Les factions moudjahidins se battaient pour le contrôle de la ville. Il n'y avait plus de loi. On ne pouvait plus sortir sans craindre d'être enlevées, violées ou blessées par une balle perdue. Aujourd'hui, nous pouvons ressortir en toute sécurité » confie Azor, une ancienne professeur d'anglais aujourd'hui au chômage idéologique. Comme elles, toutes les femmes rencontrées se félicitent de la paix retrouvée. Pourtant, elles l'ont payé au prix fort : celui de leur liberté. Car à Kandahar, fief taliban, tous les décrets inspirés de la charia, la loi islamique interprétée de la manière la plus rigoriste, sont ici appliqués par la milice de façon plus ferme qu'ailleurs. Question d'image. Manière aussi de bien montrer qui règne en maître sur la ville depuis deux ans.  

Retour à l'âge d'or islamique

La région, de culture traditionaliste et tribale, souffre cependant certainement moins que Kaboul la libérale de toutes ces mesures, notamment celles qui concernent les femmes. « Dans la culture de cette région, les décrets talibans ne sont pas dénués de tout sens. Ici, les femmes étaient souvent l'objet des guerres tribales, victimes d'enlèvements et de viols... Les garder à la maison, c'était alors les protéger » analyse Nawid, cadre supérieur qui a accepté de témoigner sous un faux prénom. Réfugié du nord du pays, il analyse et tente de comprendre. Mais il critique aussi sans complaisance : « Le problème, c'est que nous ne sommes plus à l'âge de pierre. Et que les Talibans voudraient nous forcer à y retourner ». Et, ici, plus personne n'a le choix. A l'école même, les garçons sont obligés de porter le turban, de lire les textes saints qui appellent au Jihad, de porter la barbe dès que trois poils apparaissent sur le menton. La référence de base à Kandahar : le septième siècle de notre ère, époque du Prophète Mahomet, celui qui reçu la parole de Dieu et fut à l'origine de la religion islamique.
Les Talibans, qui n'ont absolument aucune expérience de gouvernement, commencent cependant à réfléchir. Sous la pression de deux organisations humanitaires, Handicap International et le Comité international de la Croix-Rouge, ils ont ainsi consenti à ce que des femmes afghanes, une poignée, soient employées dans les secteurs médical et paramédical : « Le deal était simple. S'ils voulaient que nous les aidions à mettre en place un hôpital, la condition était de soigner les hommes comme les femmes. Dans la logique talibane, hommes et femmes qui ne sont pas de la même famille ne doivent avoir aucun contact. Il fallait donc que des femmes travaillent pour soigner les femmes. » explique l'un des responsables du Comité international de la Croix-Rouge. Les Talibans ont fait bien des efforts pour faire capoter le projet : pressions psychologiques, blocage des bus chargés d'acheminer les femmes afghanes sur le lieu de travail et même arrestations de certaines d'entre-elles. La lutte fut difficile. Mais les maîtres de Kandahar ont finalement plié. « Certains voudraient couper toutes les aides en pays taliban, au nom du droit des femmes. Or, si nous partons, qui fera prendre conscience aux Talibans de leurs propres contradictions? Les femmes, comme les hommes, ont ici besoin de notre aide, plus que jamais... » Car il ne faudrait pas oublier que ce sont « près d'un demi-million de réfugiés ont choisi de revenir habiter dans la zone depuis que les Talibans ont pacifié la zone » selon le Haut commissariat aux réfugiés pour la province de Kandahar. Autant de personnes qui savent aujourd'hui que la paix en Afghanistan à un prix : celui de la liberté. Après dix-sept années de guerre, ils sont des centaines de milliers à avoir choisi de le payer.

(Note Du Photographe : Au "Talibistan", les photographies de "choses vivantes" sont interdites. Pour cette raison, certaines images sont masquées. De plus, il n'était pas évident de sortir notre Chinon ES-3000, très performant, mais pas vraiment discret pour voler des images. Nous avons réalisé la plupart des photographies avec un Nikon négligemment porté autour du cou. Les photos numériques étaient moins évidentes à réaliser. Nous espérons que vous nous en excuserez.


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