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République Islamique d'Iran | ![]() |
Iran - Le 1er novembre 1996
Petits arrangements avec les Mollahs
En 1979, l'Iran faisait sa révolution. Depuis les premiers débordements de révolutionnaires soucieux d'installer un régime religieux basé sur la Charia, la vie s'est beaucoup adoucie en Iran. Mais attention à ne pas dépasser les bornes islamiques. Ou alors d'une manière très discrète. Car ils sont nombreux, les révolutionnaires au pouvoir, toujours prêts à rappeler les réalités de la Charia à celles et à ceux, certainement tout aussi nombreux, qui seraient tentés de l'oublier. | ![]() |
'imam sanglote. Longue et aiguë, sa
plainte s'élève dans le mausolée. Des centaines de visages
tendus en chavirent de chagrin. Des femmes gémissent et
s'agrippent en pleurant à la cage d'argent qui protège le
cercueil. Des hommes se prosternent et resteront à terre une
partie de la nuit.
Nous sommes jeudi, il est 20 heures. Au coeur de l'obscurité qui
a envahit depuis quelques heures déjà les quartiers sud de
Téhéran, un seul monument est inondé de lumière : le
mausolée de l'ayatollah Khomeini. Comme chaque soir, ils sont
des centaines à porter le deuil d'un vieil homme à barbe
blanche, emporté par la vieillesse voilà six ans. Un vieil
homme dont les portraits s'affichent en trois mètres sur quatre
sur tous les grands immeubles de la ville. Un vieil homme qui
reste, pour soixante-deux millions d'Iraniens, le fondateur des
structures politiques, sociales et culturelles de la République
iranienne. Un vieil homme qui a commencé son long labeur en
1979. Le pays s'est alors réveillé au bruit de la révolution.
Islamique. « En France, la
révolution de 1789 constitue l'un des mythes fondateurs de la
république. Ici, c'est la même chose, avec notre révolution à
nous », analyse tranquillement Jahsm Salmani, responsable
de l'éducation primaire pour la province d'Ispahan.
Ce discours-là, ils sont des centaines de milliers à le
tenir à travers toutes les administrations du pays, parfois
apolitiques mais toujours religieuses. Leur révolution à eux :
toutes les femmes et les jeunes filles, parfois les gamines,
devenues fantômes pour la cause révolutionnaire, longues
silhouettes informes drapées dans de longs pardessus ou de
grands voiles noirs qu'elles retiennent avec leurs mains sans
bijoux. Parfois, le pardessus ose l'ourlet au-dessus des
chevilles. Parfois, l'oeil s'habille d'un trait léger
d'eye-liner. Parfois, un caleçon coloré ou un jean orange
dépassent des voiles sombres. Leur rébellion à elles. Leur
révolution à eux : l'interdiction faite aux femmes de
fréquenter les hommes qui ne sont pas de leur famille. Une
vieille femme qui enveloppe sa main dans ses tissus noirs avant
d'oser tendre la monnaie au chauffeur de taxi. Un adolescent qui
nous raconte à voix basse ses tendres flirts téléphoniques
avec sa bien-aimée : « Parfois, on se donne rendez-vous et
je la suis sur le chemin du lycée. On arrive même à se
parler ». Un homme convaincu d'habiter le meilleur pays du
monde nous présente sa femme, épousée sur les conseils d'un
ami et entrevue deux fois avant la noce. « C'est mieux de
ne pas se connaître avant. On se fatigue moins
rapidement ». Le même s'indigne que sa fille ait, à
dix-huit ans, une amie qui écoute de la musique « pour
danser ». Car la pieuse et rude Iran refuse non seulement
ce qui n'est pas conforme aux lois islamiques, mais également ce
qui pourrait menacer son identité nationale : musique
occidentale ou encore programme télés trop orientés vers
l'ouest... Et il faut toute l'ingéniosité d'un chauffeur de
taxi bricoleur pour écouter dans la nuit glacée d'un désert
ourlé de montagnes crénelées, entre Ispahan et Chiraz, les
programmes d'informations de RMC Moyen-Orient. Il faut aux jeunes
filles iraniennes une bonne dose d'audace pour rentrer de fêtes
privées accompagnées d'un garçon qui ne soit pas leur mari,
leur frère ou leur cousin. Quelques voitures de police
improvisent des contrôles dans les avenues éteintes et
désertes de Téhéran. La punition pour les audacieuses et les
audacieux : jugement devant le tribunal. Prison peut-être.
Flagellation sûrement. On ne badine pas avec la loi. Et le vendredi, à l'heure
où l'université de Téhéran bruisse de la fureur religieuse
des plus fervents du régime, à l'heure où des milliers de
femmes et d'hommes se sont rassemblés de part et d'autre d'un
grand rideau bleu, fragile frontière destinée à préserver les
deux sexes des affres de la tentation jusque dans les maisons de
Dieu, à l'heure où les poings levés et les slogans
anti-américains résonnent au milieu de la prière afin de
démontrer la belle motivation des acteurs de la révolution
islamique, des milliers de Téhéranais prennent la clé des
champs. Ils partent goûter la fraîcheur des monts de l'Alborz.
En télécabine. Ils partent goûter la fraîcheur des parcs et
des lacs qui jalonnent le nord de la capitale. En pédalo. Ils
partent goûter les joies simples qu'offre l'Iran des années
quatre-vingt dix. En voile et manches longues sous le soleil. La
révolution ne connaît pas de saison.