Laos

Luang Prabang, le 18 avril 1997


Sabaïdee Pimaï : Permis d'arroser

Mi-avril, les Laos fêtent dans l'allégresse et dans les trombes d'eau la nouvelle année bouddhiste. Les plus belles fêtes se déroulent dans l'ancienne capitale royale, Luang Prabang. L'occasion, très arrosée, de découvrir l'une des plus belles villes du pays, mais aussi de pénétrer les arcanes du bouddhisme. Et parfois de l'animisme... La magie est toujours au rendez-vous.

 

abaidee Pimaï ! Des bandes d'enfants lancent tous le même salut rigolard. Disséminés à travers Luang Prabang, ils attendent en jubilant les passants. Cuvettes d'eau, pistolets arroseurs ou carrément jet d'eau au poing, ils célèbrent la nouvelle année bouddhiste qui commencent. Et l'an 2540 s'annonce arrosé. Comme chaque année, les passants seront copieusement aspergés d'eau. Une tradition qui se perd dans les temps immémoriaux : " C'est un rite de purification. Avec l'eau, ce sont les péchés de l'année qui sont lavés " explique un vieux bonze. Et à Luang Prabang, plus qu'ailleurs au Laos, on purifie à tour de bras... Certains gamins se sont même fait offrir des mitraillettes à eau pour mieux chasser les péchés des piétons, des motocyclistes ou des chauffeurs de tuk-tuk. Personne n'est épargné. Durant les cinq jours de la célébration, on nage du coup dans une drôle d'ambiance, oscillant entre les piaillements narquois de ces bandes de gosses excités et les défilés bouddhistes emprunts d'une ferveur bigote.

 

Les défilés sont organisés chaque jour selon un rituel très précis, répété depuis des années. Chaque fois, le scénario est le même : la population commence par se réunir dans la cour de l'un des magnifiques temples de l'ancienne capitale royale. Sous les ors des pagodes passées en décembre 1995 au patrimoine mondial de l'Unesco, le rassemblement est incroyable : minorités hmongs en costumes traditionnels descendues des montagnes avoisinantes, fonctionnaires du régime en tenues d'apparat, soldats chargés de contenir la foule, bonzes impassibles drapés dans leurs toges oranges, vieilles bigotes façon bouddhisme, jeunes filles vêtues du sinh (la jupe traditionnelle lao), vieillards portant d'énormes coupes de fleurs destinées aux offrandes... Les couleurs du Laos traditionnel et religieux éclatent sous le soleil. Et quand les tambours et les cymbales résonnent, tous courbent la tête, joignant leurs mains en prière, marmonnant des psalmodies bouddhistes.

 

Panache de la gloire passée. Les bonzes prennent la tête du cortège, aspergés par de vieilles femmes qui purifient leurs péchés en arrosant cette fois les hommes saints. Ils sont suivis par les plus belles filles de la ville, montées sur un char représentant la divinité de la nouvelle année, par Pou Nyeu et Nya Nyeu les ancêtres légendaires de la ville, puis par des orchestres traditionnels. La foule suit. Toute de ferveur et de recueillement. Ce soir, les familles partiront construire un stupa (un reliquaire bouddhiste) de sable sur les bords du fleuve, demandant ainsi l'absolution de leurs péchés. Ils achèteront des oiseaux, des tortues ou des poissons, pour ensuite les libérer et célébrer le respect de toute forme de vie prêché par Bouddha. Et ils attendront avec impatience le point d'orgue des festivités : la possibilité d'arroser le Prabang, le bouddha d'or fin qui a donné son nom à la cité.
Et quel décor pour ces festivités : un théâtre de collines boisées et verdoyantes, le Mékong qui s'écoule au bas des pagodes en courbes tranquilles, des myriades de temples bouddhistes au panache indéniable, des rangées de frangipaniers qui colorent l'air façon amande douce... Luang Prabang a toujours été réputée pour sa douceur de vivre et son activité religieuse et culturelle. Avant la révolution communiste de 1975, la ville abritait la résidence du roi Sisavang Vatthana, mort depuis en exil dans une grotte du nord du pays. Détrônée de son statut historique, essayant de toutes ses forces de rester indifférente aux bouleversements de la révolution menée par le Pathet Lao, la cité s'est endormie sur ses trésors. Il aura fallu attendre la réouverture du pays, à partir de 1990, pour que le ciel soit à nouveau troublé par l'arrivée des coucous de la flotte de Lao Aviation, cinq ou six copies chinoises d'Anotonov soviétiques.

 

" Puissiez vous recevoir cent mille pièces d'or ". Les rues de la cité, elles, semblent insensibles au temps. Les seules voitures qui croisent en ville sont celles des organisations humanitaires. Ici, on ne se presse pas. On circule en vélo, à pied, en pirogue, en moto parfois... Les manèges installés au coeur de la ville à l'occasion de Pimaï sont même poussés à la main ! Luang Prabang, situé au coeur du pays, n'a pas bénéficié du même coup de fouet économique que Vientiane, la rivale politique. La route qui permet d'accéder à l'ancienne capitale royale n'est pas encore terminée. Elle peut aussi être dangereuse, soumise aux tirs (près de la ville de Kasi) des rebelles hmongs. Les petits étals des commerçants ne proposent donc guère de denrées venues de Thaïlande, ou alors à prix d'or. L'hôtellerie commence seulement à prendre son essor. Les restaurations des temples viennent aussi de débuter, sous l'égide de l'Unesco. La belle endormie ne souhaite pas sortir de sa torpeur, trop consciente que c'est d'abord cette nonchalance qui fait son charme. Et puis Luang Prabang est encore trop tournée vers son glorieux passé pour se lancer sans regrets vers l'avenir. Les habitants préfèrent s'en remettre au bouddhisme pour s'assurer une vie meilleure.
L'animisme jalonne aussi la vie de la population, à travers les fameuses cérémonies du baci. Officiellement interdite par le Pathet Lao, cette cérémonie est pourtant pratiquée au fond de toutes les maisons laotiennes pour les grandes occasions : mariages, naissances, amis de passage... Et bien entendu le nouvel an Lao. En prévision de cette cérémonie, qui réunit la famille, les voisins et les amis, les femmes ont passé plusieurs jours à cuisiner et à préparer d'énormes coupes de fleurs. L'une de ces coupes sera bénie et utilisée pour la " chasse aux esprits ", puisque c'est de cela qu'il s'agit. Le vieil homme, un ancien bonze qui fait office de chaman, se perd soudain en psalmodies. Il charme les 32 esprits répartis dans les corps des participants, afin qu'ils ne les abandonnent pas... Autour de lui, tout le monde s'est assis en cercle. Après les prières, chacun attache des cordons

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