Laos

Lao Bao, le 5 mai 1997


Boulevard de la contrebande

Un nouveau point de passage entre le Laos et le Vietnam s'est ouvert en 1994 aux étrangers. A Lao Bao, situé dans les collines boisées qui séparent les deux pays, on découvre un paysage ravagé par une guerre qu'on avait remisé dans les vieux docus télés, des conditions de transports éprouvantes et une contrebande florissante. Plongée dans un monde interlope, magnifique et inquiétant...

 

'est à Vientiane que tout commence. Un voyage par monts rouges et par vaux verts, par collines boisées et par plaines napalmées. Un voyage que l'on croit pouvoir boucler en deux jours en s'en mettant plein les yeux. Il durera cinq jours et l'on ressortira moulu, fourbu. Mais ému. C'est donc à Vientiane que tout commence. Dans la cohue d'une gare routière inquiétante, où les montagnes de marchandises et les files de passagers sont précipités pêle-mêle dans des bus bringuebalants par des chauffeurs de sale humeur. Direction Savannaketh, la grande ville du sud du pays. La première étape s'annonce bien : 500 kilomètres sur une route flambant neuve, retapée grâce aux yens japonais, débloqués par des investisseurs, couleur humanitaro-commercial.

A première vue, l'express pour Savannaketh a même fière allure : un mastodonte repeint de neuf, monté sur d'énormes roues crantées... Mad Max 1 sur la RN13, fleuron des routes laotiennes. On grimpe l'escalier et le scénario prend des allures de poulailler roulant. Priorité aux marchandises, vivantes parfois, encombrantes toujours : les poules emmaillotées, les canards ligotés, les sacs de riz de 50 kilos, les noix de coco, les marmites... Les cinquante passagers s'entassent comme ils peuvent sur les quelques places qui restent. Sur de vieux bancs en bois trop dur. En écrasant les mégots sur un plancher vermoulu. En grignotant des lamelles de mangues vertes et des brochettes de punaises macérées. Teuf teuf. Le bus s'ébranle. Cale. Repart. Tousse. Crache. Et file. Teuf teuf. Au fond, les gamines casquettées Lakers et pantalonnées éléphant poussent la sono d'un poste de contrebande. Un gars se roule un joint d'herbe locale, vite écrasé par l'assistant du chauffeur, seul maître à bord après les poules et les canards qui caquettent plein volume. Les freins hurlent. Le bus pile. Qu'a t-on évité de justesse ? Un buffle ? Une moto ? Ce sera pour plus tard. Cette fois, c'est juste un passager qu'on récupère sur la route. La manoeuvre se répétera cent fois sur le trajet. On repart. Teuf teuf.

 

Une campagne électorale version l'île aux enfants. Si ce n'était le bruit, ce serait la gigue involontaire des passagers : impossible de s'y tromper, on avance. Tanguant, cahotant, le bus tricote les kilomètres. Vitesse de pointe : 40 km/h. Le temps de déguster les paysages. Les bords de Mékong, les villages en paille, les incendies de forêt, les baignades dans le fleuve, les plaines déchirées par des aiguilles de rocaille... A midi tapante, tout le monde descend. Pause déjeuner dans une échoppe comme tant d'autres : quatre planches, un feu de bois, une marmite bouillonnante et des montagnes de riz gluant. Tous les passagers seront installés, régalés et repus pour l'équivalent de quelques francs. Bonne humeur générale et sourires en prime. Miracle laotien et quotidien : avec si peu de moyens, un peuple vit, du mieux qu'il peut. Dans le bus qui repart, sieste générale.
Le soleil commence à plonger dans le Mékong. Les têtes cognent. Les fesses brûlent d'avoir trop tapé contre les bancs de bois et exigent la pause syndicale. Tant pis pour Savannaketh. Le bus terminera sans nous. Salut joyeux des passagers et étape à Thakek, milieu de nul part. Une petite ville du Laos : quelques rangées de maisons coloniales, transformées en immeubles à loyers très modérés. Des myriades de petites échoppes qui vendent toutes les mêmes denrées : cigarettes, chips fluos made in Laos, gâteaux secs, nouilles, riz et Coca. Deux ou trois hôtels. Des hordes de tuk-tuk, les petits taxis triporteurs à trois roues. Et des paysages magnifiques. Balade dans une petite ville toute surprise d'accueillir deux étrangers. Sourires en fête, exclamations joyeuses et nuées de gamins qui se pressent pour serrer les mains des deux étrangers. C'est un triomphe, une campagne électorale version l'Ile aux enfants. Soirée charme, mangues et sourires.

 

Larves, lézards, chiens et grenouilles. Les nuits sont calmes à Thakek. Les sommeils de plomb. Le soleil commence à taper derrière les volets. Il faut repartir. Héler un taxi collectif sur le bord de la route. Et s'enquiller avec les trente-trois autres passagers quatre heures d'une route en sale état. Les Japonais n'ont pas encore fini leur travail : la route est goudronnée, mais l'argent manquait pour les ponts qui restent d'origine ! Du côté du moral des passagers, ce n'est pas plus brillant. Trente-trois paires de fesses réclament l'amnistie. Cette fois, il faudra quand même tenir bon jusqu'à Savannaketh. Pas d'hôtel avant. La gare routière s'annonce bientôt. Fourbu, chaque passager se désincarcère enfin de son voisin. Et pose un pied vacillant à terre. A peine le temps de récupérer les sacs sur le toit: les tuk-tuk attaquent et se battent pour charger le plus de passagers possible. Ils foncent vers le centre-ville : petites maisons tranquilles posées autour d'une place ombragée, cafés bricolés sur les berges du Mékong, marché animé et odorant, rangées d'arbres centenaires plantés le long des petites routes bordées de temples... L'atmosphère balance entre la douceur tranquille d'un village français et les saveurs animées d'une ville asiatique.
Il faudra bien deux jours pour goûter un bonheur tranquille à Savannaketh. Se gaver de mangues juteuses en regardant le soleil embraser la rive thaïlandaise du Mékong. Si loin, si proche. Observer le jeu des ferries en bois qui débarquent des tonnes de marchandises thaïlandaises, revendues à prix d'or dans les échoppes à ciel ouvert. Traîner dans le marché et découvrir les spécialités locales : larves de mouche, punaises macérées, grenouilles baveuses, lézards cuits, morceaux de chien... Les rouleaux de printemps n'auront plus jamais le même goût. Et il faut déjà repartir. A quatre heures du matin, la gare routière de Savannaketh est déjà en pleine effervescence. Des gamins fatigués vendent des baguettes de pain, d'autres essaient de refiler de vieilles bouteilles d'eau souillée. Les chauffeurs font semblant de vérifier l'état des pneus. Les assistants enfournent sans ménagement leurs clients dans les carcasses roulantes. Agitation, cris et piaillements divers... Chronique d'une aube ordinaire.

 

Des bombes et des dollars. Le bus s'ébranle enfin, à moitié plein. Quelques heures plus tard, l'espace n'est plus qu'un souvenir... Des dizaines de passagers ont été récupérés sur la route. Et surtout, le chauffeur a embarqué des montagnes de caisses de bière. Un villageois l'a payé -au noir- pour effectuer ce transport. Dans l'indifférence générale. Les passagers sont pourtant obligés de s'entasser sur les canettes qui bloquent maintenant toute l'allée. Mais ici, personne ne penserait même à râler. La pitance est maigre au Laos. Les trafics sont monnaie courante. A chacun sa survie... Silencieux, les passagers emboîtés dans les canettes observent d'un oeil morne le paysage. Le bus traverse maintenant l'une des zones les plus bombardées durant la guerre du Vietnam. Le Laos n'a pas échappé à la tragédie : en revenant du nord-Vietnam, les bombardiers américains y lâchaient le " trop-plein " de bombes et de napalm... Au mépris de la population civile et dans l'espoir de supprimer les quelques soldats Viêt-cong réfugiés dans la zone. Bilan : le Laos figure aujourd'hui au palmarès des pays les plus bombardés de l'histoire. Et dans cette campagne mutilée, la guerre du Vietnam cesse soudain d'être un chapitre pour livres d'histoire. La guerre du Vietnam est là. Plus qu'un fantôme, une réalité tragique. Paysans amputés, champs défigurés par des cratères de bombes, carcasses de bombes dans les ornières, nature rase, forêts napalmées qui repoussent dans d'étranges enchevêtrements...
Le ciel s'obscurcit. De grosses gouttes s'écrasent dans un bruit sourd sur la carrosserie. Triste arrivée à la frontière, noyée dans les flaques boueuses. De gros cochons finissent de nettoyer les fossés. Des hordes de filles vietnamiennes en chapeaux coniques se ruent sur le bus en hurlant le mot magique : " Dollar ! Dollar ! ". L'histoire est cynique. Au bout de la piste, on distingue enfin les postes de douane. Il faudra marcher trois kilomètres pour les atteindre. Pas de tuk-tuk et le bus ne prendra pas la peine d'aller jusque là... C'est que les Laotiens et les Vietnamiens qui nous accompagnaient n'ont que faire des guitounes des douaniers, ouvertes depuis 1994 aux rares étrangers qui tentent l'expérience. Eux emprunteront de petits sentiers forestiers, les bras chargés de marchandises. Lao Bao ou le boulevard de la contrebande...

 

De petits gars à moto arrivent en trombe pour repartir aussi sec, les marchandises amoncelées dans un fragile équilibre sur le porte-bagages. Cocottes-minutes, cartouches de cigarettes, crèmes pour la peau, bigoudis, barres chocolatées... Les trésors sont surprenants. Les femmes tournoient autour des motos, criant, chargeant, reprenant, stockant les précieux sacs dans un invraisemblable capharnaüm. Du grand art. De l'autre côté de la frontière, tout est embarqué dans de vieux bus Renault, dont les formes et l'état général rappellent les ambulances de la guerre 14-18. Les douaniers vietnamiens, pourtant à portée de vue, semblent atteints de cécité. Les poches gonflées par les bakchich... Ils préfèrent s'occuper de notre cas. Et cela semble grave. Mimiques de bouledogues, fouille complète des sacs, observation minutieuse des passeports, re-fouille des sacs, maltraitance avérée de l'ordinateur... En France, on serait déjà en train de dresser en hurlant la liste de nos droits constitutionnels. Ici, on la boucle en priant pour que les douaniers ne trouvent rien qui cloche. Ils chercheront une bonne heure mais seront obligés de nous laisser franchir les barrières.
Merci pour tout et " Good night Vietnam "... Il est tard. Nous voilà à nouveau coincés au milieu de nul part. Il faudra encore passer une nuit dans un village, repartir dans un bus bringuebalant payé à prix d'or sous les yeux goguenards des autres passagers, tanguer dangereusement sur des pistes construites sur des crêtes. Paysages et ravins à couper le souffle. La gentillesse laotienne s'est ici muée en harcèlement souriant mais incessant. " Dollar ! Dollar ! " La chanson est d'une monotonie exaspérante. La petite ville de Dong Ha déroule ses rues grises encombrées de vélos, de motos et de cyclo-pousses. Soulagement, malgré une chaleur éprouvante. Ici, il y a une gare. Un train. Deux heures tranquilles s'annoncent enfin. Bataille rangée pour obtenir un billet à l'heure de la sieste. Et effondrement général sur des bancs de bois qui avancent à la vapeur. Hué apparaît à travers les fenêtres grillagées. La fin du voyage, cinq jours après le départ de Vientiane... On n'y croyait plus. Mais l'espérait-on vraiment ?

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