Malaisie

Kuala Lumpur, le 1er mars 1997


La Malaisie sur grand écran

Faute de temps, nous n'avons pas pu explorer le pays en profondeur. Nous avons dû nous contenter d'une quinzaine de jours sur la côte ouest. La côte est, plus sauvage, plus conservatrice aussi, est pourtant réputée pour sa beauté. Le centre du pays est renommé pour ses montagnes, de petites Alpes tropicales. En avant pour une remontée express de Malaisie. Avec nos trois grandes étapes : Kuala Lumpur, la jungle de Taman Negara et l'île de Penang.

 

Kuala Lumpur : "La folie des grandeurs"
Créée à la fin du dix-neuvième siècle par un groupe de prospecteurs d'étain, la ville s'est développée au confluent des rivières Kelang et Gombak. Un jour de paresse, ils ont baptisé la cité : « Confluent boueux »... Lorsque l'on découvre la signification de « Kuala Lumpur », on se demande finalement si l'on tient tant que ça à visiter la capitale de Malaisie... Une réticence confirmée par les premières heures passées en ville : des centaines de chantiers défigurent les rues de l'ancienne cité coloniale britannique. Il n'y a pas si longtemps, Kuala Lumpur devait ressembler à un vieux conte tropical. Les courbes néomauresques des bâtiments officiels, les bulbes blancs de la gare, les façades lézardées des vieilles maisons de bois, les jardins magnifiques...

Les témoignages du passé s'effritent sous la folie constructrice qui s'est emparée de la ville. Construction d'une mosquée nationale immense aux lignes géométriques, du métro aérien, d'un nouvel aéroport international, de dizaines d'immeubles les uns plus hauts que les autres, où s'afficheront bientôt les logos des multinationales et des banques.. Les 1,5 millions d'habitants supportent comme ils peuvent le vacarme des marteaux-piqueurs. Douceur de vivre ? Aménagement urbain destiné au confort des habitants ? Kuala Lumpur a d'autres soucis en tête. La course à la croissance se double d'une course à la verticalité qui ne semble plus devoir s'arrêter. Toujours plus hauts, toujours plus grands, les gratte-ciel élèvent leurs silhouettes narquoises au dessus des petites maisons. Du haut de leurs 450 mètres, toutes recouvertes d'un aluminium futuriste, les tours Petronas toisent la ville. En avril 1996, une commission internationale a confirmé que les tours jumelles étaient bien les plus hautes du monde... Les dirigeants malaisiens sont rassurés.

Les habitants de Kuala Lumpur, eux, recherchent l'âme perdue de leur cité. Evitant de lever les yeux au ciel, ils se réunissent à Chinatown ou à Little India, encore épargnées. Ils partent flâner dans les parcs tropicaux situés en bordure de la ville. Ils se réfugient dans les quelques bars qui veillent jalousement sur leurs ventilateurs d'époque, les tables en marbre patinées par les années, les murs lézardés où de vieux clichés noir et blanc rappellent que cette cité fut paisible et intimiste. Kuala Lumpur a tourné la page et veut voir l'avenir économique en rose. Les habitants en voient eux de toutes les couleurs.

 

La jungle de Taman Negara : "A la poursuite du diamant vert"
La pirogue file au ras de l'eau. Bientôt, la dernière ville semble n'être plus qu'un vague souvenir. La rivière s'élargit, pour déboucher, sinueuse et agitée, au coeur d'une forêt tropicale menaçante. L'inconnu débute au milieu d'immenses arbres peuplés d'oiseaux étranges. La nature semble partout être démesurée. Les bananiers déploient des feuilles géantes, les lézards d'eau ont la taille de crocodiles, les hannetons tiennent à peine dans la main, les longues lianes descendent, souples comme des reptiles, le long des arbres centenaires... On se demande soudain quelle taille peuvent bien avoir les serpents et les mygales qui peuplent aussi cette jungle. Le guide sourit en silence. Et poursuit la route. La pluie inonde la pirogue, les eaux sont montées, le passage des rapides s'annonce difficile. Accélération du moteur, l'embarcation tangue et grince, un gros rocher se dresse à dix centimètres de la coque. On passe de justesse.
Sur les plages de la rivière, des familles d'aborigènes, les Orang Asli, s'installent pour la nuit. Nomades de la jungle, ils dressent campement au fil des étapes de chasse. Des gamins batifolent dans l'eau. Les femmes dressent les huttes en feuilles de palmiers. Les hommes démarrent le feu. Ces familles sont en leur royaume. Ils détournent à peine la tête au passage des pirogues d'étrangers qui viennent se faire peur le temps d'une escapade. Un regard vers les hauteurs. Rien n'est plus familier. Ce ne sont que bruits étranges, humidité qui transperce les habits, eau verte infestée de bestioles dont on voudrait tout ignorer. Le camp de base approche. Quelques cabanons construits en bois tropicaux à flanc de colline. Les choses sérieuses vont pouvoir commencer. Balade de nuit, découverte d'un campement Orang Asli abandonné, essais de tirs avec une sarbacane trouvée sur place (« Le bout empoisonné, c'est lequel ? »), escalade des sommets pour découvrir toujours la même forêt, impénétrable et inquiétante...
Une caverne s'annonce. Crawlant et rampant, on s'enfonce dans les entrailles de la forêt. De grosses tâches de sang apparaissent sur les pantalons. Les sangsues attaquent. Pas le temps de s'en préoccuper. L'odeur devient insoutenable. Mille souffles effleurent le visage. Une lampe torche éclaire enfin la salle : des milliers de chauve-souris affolées volent en tous sens. Les boyaux se font plus étroits. Il faut s'accrocher au hasard des entailles, en priant pour que les serpents blancs aient fui à l'approche des pas. Enfin, une ouverture. On peut se hisser au dehors. Respirer. Brûler les sangsues qui s'en donnent à coeur joie. Et regagner le camp de base. La nuit tombe. On ne verra pas le soleil se coucher, loin, très loin, caché par ce rideau de nature impérieuse, géante et inquiétante. La jungle de « Taman Negara » est aujourd'hui un parc national protégé. Cette nature-là semble pourtant tenir à se protéger elle-même.

 

L'île de Penang : "Un Chinois dans la ville "
Couleurs, odeurs et saveurs... Le plus ancien comptoir britannique de Malaisie est un petit poème multiculturel posé sur les eaux bleues du détroit de Malacca. Il y a d'abord cette nature tropicale, exubérante, magnifique... De petites montagnes verdoyantes qui tombent dans une mer turquoise. Que retenir de Penang ? Les singes joyeux, les villages tranquilles, les petites criques sauvages, les enfants malais qui reviennent de l'école coranique en costume traditionnel... Et surtout, il y a Georgetown. Une vieille cité coloniale qui s'endort sur de petites maisons aux façades lézardées par la pluie ou le soleil brûlant. Refuge d'un peuple de marins, l'île a toujours été riche. Carrefour commercial maritime, proche des pays voisins comme la Thaïlande, l'Indonésie, Singapour et même de Hong Kong et de Taiwan, Penang et sa capitale Georgetown ont capté les influences des étrangers qui s'arrêtaient en son port.

La vie coule, douce et indolente, au fil des petites avenues bordées de bâtisses coloniales délabrées. Georgetown est une magnifique invitation au voyage. On croit être déjà partis. Le voyage ne fait pourtant que commencer. Direction l'Inde avec les temples hindouistes ornés de centaines de statues colorées... Direction la Malaisie avec l'Islam tranquille qui s'annonce du haut des minarets. Direction la vieille Europe au fil des maisons coloniales, des églises blanches et des bars bigarrés. Et surtout, en route vers la Chine. Le rouge, symbole de la prospérité, est partout présent. Les petits autels installés devant toutes les maisons chinoises sont destinés à honorer les ancêtres, à apaiser les esprits défunts afin qu'ils ne viennent pas torturer les vivants. Chaque jour, de nouvelles offrandes sont disposées sur l'autel.

Pour de plus grandes occasions, les familles partent à la pagode. Georgetown en compte de magnifiques. On croyait donc être en Malaisie. On pousse une lourde porte gravée d'idéogrammes mystérieux et l'on est transporté au plus profond des provinces chinoises. Les vieilles femmes en costume traditionnel font brûler de l'encens en marmonnant des incantations. De jeunes filles viennent implorer la déesse de la fertilité. Les commerçants inondent d'offrandes la niche consacré à la déesse de la prospérité. Les odeurs sont lourdes, l'ambiance est au mysticisme et à la superstition. De retour dans la rue, soudain, les muezzins répandent leurs appels à la prière sur toute la ville. Les Malais se dirigent, nonchalants, vers la mosquée. Les Indiens tiennent boutique. Les Chinois partent manger. Chronique d'une journée ordinaire sous le lourd soleil de Penang...

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