Thailande

Koh Samui, le 20 mars 1997


Il y a le ciel, le soleil et la mer

Une petite île thaïlandaise appelée Koh Samui joue encore les coins de paradis en mer de Chine. Malgré l'arrivée des tours-operators, malgré le bétonnage rapide des côtes et la disparition progressive des cocoteraies.

 

Deux farangs et un bateau cocotier. C'est aux aurores qu'il faut savourer Koh Samui. Des palmiers frémissants, une mer claire comme de l'eau de roche, un monde aquatique qui décline le bleu, le rouge et l'or des coraux à fleur d'eau... Le sable doux comme du talc roule sous les pieds. Une image d'Epinal façon Tropiques sud. Une affiche publicitaire qui se vend vraiment bien. Trop bien ? A huit heures du matin, fini le fantasme Robinson Crusoé. Les Allemands, les Français et les Hollandais débarquent. En shorts, tongs et rabanes. Gamins sous les parasols, seins à l'air, fausses Rolex et paréos achetés à la supérette du coin. Les puristes, ceux qui affirment avoir " découvert " Koh Samui ne s'en remettent pas. En 1971, les deux premiers farangs (étrangers) ont en effet débarqué sur l'île d'un navire cocotier en provenance de Bangkok. Epoque huttes en feuilles de palmiers et batifolage sur les plages désertes. Flash-back couleur flower children, liberté toute neuve et expériences fumeuses. Koh Samui et ses 32.000 habitants abritèrent bientôt la nouvelle destination mythique des routards. L'industrie du tourisme n'a pas tardé à emprunté leurs traces. Classique.

 

Pizza et choucroute. Classique aussi, la litanie nostalgique des vieux babas sur le retour. On les écoute se plaindre du bétonnage de l'île en bâfrant leur pizzas quatre fromages chez le restaurateur italien installé sur la plage. On pleure avec eux sur les 18 liaisons quotidiennes aériennes Koh Samui-Bangkok, en partageant la choucroute et les Carlsbergs de l'Allemand expatrié. On soupire sur la fin des années hippies en lorgnant sur le JT de France 2 qui titre sur les manifs en France. Et au café, on finit par leur demander ce qu'ils font sur cette île dévastée... " La plage est quand même sympa. Et puis les prix ne sont pas encore excessifs. " Pas besoin de traîner longtemps dans les bars de Chaweng, la plage principale de Koh Samui, pour comprendre que la mode est au dénigrement de l'île. Koh Samui aurait vendu son âme sauvageonne au tourisme de masse, façon cocotiers nains dans les bungalows en faux teck. Sur la plage principale, les bungalows succèdent effectivement aux bungalows. Les champs de cocotiers, la ressource principale de l'île, sont progressivement revendus par les agriculteurs. Ces derniers profitent logiquement de la hausse vertigineuse des prix des terrains, plutôt que de trimer douze heures par jour pour vendre 0,5 baht (12 centimes) chaque noix de coco récoltée.

 

Cocotiers sauveurs. Bilan : Chaweng semble n'être qu'une suite de maisonnettes en bois spécial touristes. Une loi locale a quand même largement limité la casse : personne n'a le droit de construire d'édifices plus haut que les cocotiers voisins... Logique commerciale oblige, la disparition des cocotiers sauveurs n'est pas programmée. Les hôtels conservent tous ces arbres, étiquetés à jamais " comble exotique " dans nos cultures européennes. Dans la rue principale de Chaweng, on croise plus de farangs que de Thaïlandais. Les restaurants affichent tous menus européens. Il faut enquêter dur pour enfin trouver une guitoune qui fasse le curry de noix de coco du coin. Les bars à filles fleurissent partout, avec leurs cortèges de pauvres gars pas très beaux qui viennent soigner leur misère sexuelle. A bon prix, au soleil et à l'abri des lois européennes. Pour un peu, on pactiserait avec les vieux babas englués dans leurs souvenirs condescendants. Mais ce serait oublier un peu vite que l'île abrite dix autres villages, dont la plupart ont été snobés par les tours-operators. Aucune résistance à base philosophique de la part des villageois, qui n'auraient pas détesté un tel apport de devises. Mais les critères sont stricts : routes trop cabossées, plage pas assez profonde, sable pas assez blanc... Les tours-operators ne plaisantent pas avec les images de cartes postales.

 

Corto sur Koh. Du coup, les familles ont elles-mêmes monté leurs guest-houses : quelques bungalows plus ou moins rudimentaires plantés face à la mer. Les prix sont restés très bas, la cuisine familiale et les nuits calmes. Dans la journée, les ouvriers agricoles continuent à cueillir les noix de coco, dont deux millions sont exportées chaque mois à Bangkok. D'autres fruits tropicaux sont aussi cultivés, comme le durian, le rambutan ou le langsat. Les temples élèvent leurs toits inspirés au dessus des cocotiers. N'en déplaise à ses détracteurs, chacun trouvera à Koh Samui ce qu'il est venu y chercher. Les vieux babas trouveront de jeunes oreilles compatissantes qui accepteront d'héberger pour quelques heures leurs plaintes éternelles. Les touristes made in tours-operators, à peine débarqués de l'avion, se planteront pour la semaine sur un coin de plage magnifique. Les enfants construiront des châteaux de sable qu'une douce marée détruira chaque soir. D'autres partiront plus loin, là où l'eau est plus bleue, les nuits plus calmes, les plages plus désertes et les bungalows plus inconfortables. A Chaweng, un hôtel du bout de la plage essaie comme il peut de vendre sa part de rêve. Les propriétaires ont baptisé l'établissement " Hôtel Corto Maltese ". Les détritus jonchent la plage. Les flaques de fuel asphyxient les squelettes de coraux. Hugo Pratt n'y retrouverait pas ses petits. La " Balade de la mer salée " chère à Corto, il faut désormais aller la chercher un peu plus loin. Mais elle vaut toujours le détour.

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