Diyarbakir

Turquie - Diyarbakir - Le 25 septembre 1996


« L'habitude, vous comprenez ? »

Les gamins ne se retournent même plus sur le passage des blindés en ville. Diyarbakir, 400.000 habitants, 800.000 réfugiés... Des remparts magnifiques, dominant une plaine aride, à peine irriguée par le Tigre. Des écoles bondées, pas assez d'eau, pas assez d'électricité, 70% de chômage... Une région que certains appellent le « sud-est de la Turquie » tandis que d'autres leur répondent « Kurdistan ». Après douze années de guerre, la zone est ravagée sur le plan économique. Ravagée aussi par le désespoir, la haine, et les meurtres dont chaque camp se rejette la responsabilité.

es petites crêtes rondes, qu'on aurait presque envie de toucher tant elles semblent douces. Puis des montagnes brunes, où brillent quelques lacs tranquilles. Depuis les hublots du Boeing 737 de la Turkish Airlines qui nous emmène à Diyarbakir, le paysage est époustouflant. La Mer de Marmara, la Cappadoce, l'Anatolie Centrale... Nous survolons toute la Turquie. Diyarbakir : la ville est située au sud-est de la Turquie, à 100 km de la frontière syrienne et à 200 km de la frontière irakienne. Une région que certains s'acharnent à appeler « sud-est de la Turquie », tandis que les autres murmurent chaque fois qu'ils le peuvent un mot interdit : « Kurdistan ». Quelques dizaines de minutes avant l'atterrissage, tout change : la plaine devient aride, les montagnes rocailleuses. Le Tigre et l'Euphrate, les deux fleuves qui traversent la région, nous offrent leurs lacets compliqués, et leurs pentes verdoyantes. Tout autour : une vaste plaine aux allures de désert. L'avion atterrit. Nous sommes les seuls étrangers à plusieurs kilomètres à la ronde. Soleil de plomb, haie de soldats à l'aéroport, policiers armés d'une mitraillette et d'un pistolet... Aucun des passagers ne leur a jeté un seul regard. « L'habitude, vous comprenez ? » Douze années que Mehmet en voit passer de toute sorte : des blindés légers kakis, blancs ou bleu marine... Des policiers habillés comme des ninjas japonais... Des camions militaires bondés par de jeunes recrues venues de l'ouest de la Turquie, un peu sonnées d'avoir eues une telle affectation. Douze années que le peuple kurde réclame la reconnaissance de ses droits, face à un Etat qui a d'abord fait la sourde oreille avant d'envoyer les troupes... En masse. Que demandaient-ils exactement ? Le droit de parler la langue kurde, le droit d'avoir des programmes télévisés, des journaux, des stations radio consacrées à leur communauté. Le droit d'ouvrir des écoles privées en kurde, où les enfants auraient pu apprendre l'histoire, millénaire, de leur peuple, une histoire sur laquelle les programmes scolaires turcs font l'impasse.

22.500 morts en douze ans

Evidemment, le conflit s'est radicalisé rapidement. L'Etat ne voulait-il rien entendre ? Les plus décidés ont pris le chemin des montagnes et de la guérilla. La plupart font aujourd'hui partie du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan. Les exigences aussi se sont radicalisées : certains vont aujourd'hui jusqu'à parler d'autonomie, voire même d'indépendance, face à des gouvernements qui n'ont même jamais voulu autoriser des émissions TV en kurde !! A Diyarbakir, on entend cependant beaucoup parler le kurde. « Aucune loi ne nous interdit de parler notre langue. L'Etat turc n'en a pas le droit. Et puis aujourd'hui, la situation est un peu meilleure qu'en 1993. On tolère que nous parlions notre langue, alors qu'on nous a tué pour cela par le passé », annonce-t-on à l'Association des droits de l'homme de Diyarbakir. Une situation meilleure qu'auparavant ? Treize cadavres découverts exécutés dans la campagne, quatre instituteurs tués, tous d'une balle dans la nuque, douze prisonniers décédés « dans des circonstances mystérieuses... ». Sept jours ordinaires sous le lourd soleil de Diyarbakir. Les responsabilités sont vagues, chaque camp se rejetant la responsabilité des meurtres et des violences. A chacun son palmarès de l'horreur. Peur du PKK ou des "forces spéciales" de l'armée ? Les villageois fuient leurs villages détruits, plus de 1200 selon Amnesty International. « Trois millions de personnes déplacées », selon l'Association des droits de l'homme, qui n'en finit pas de comptabiliser les morts. Vingt-deux mille cinq cents morts en douze ans, selon les chiffres officiels... Alors, évidemment, l'ambiance est un peu lourde à Diyarbakir, étroitement contrôlée par l'armée. La ville, réputée pour ses remparts datant de l'époque byzantine, n'accueille plus aucun touriste. Juste quelques journalistes étrangers, en partance pour le nord de l'Irak. Sous l'afflux des villageois venus trouver refuge en ville, Diyarbakir s'est développée de manière anarchique. Des immeubles ont poussé un peu partout. Des "gecekundus" - petites maisons construites en une nuit - ont rempli la plaine qui s'étend devant la ville, poussant les limites de la ville jusqu'au Tigre. En 1993, Diyarbakir comptait 375 000 habitants. Aujourd'hui, plus d'un million deux cents mille personnes s'y entassent, comme elles peuvent.

Un statu-quo meurtrier

Inutile de préciser que les infrastructures n'ont pas suivi : pas assez d'électricité, pas assez d'eau, pas assez d'écoles, pas assez de travail... « Plus personne ne veut investir ici, la zone est trop instable » , estime Mehmet Sirin Yigit, le président de l'Association des industriels et des hommes d'affaires de Diyarbakir. Aujourd'hui, la ville compte 70% de chômeurs, les gamins vendent tout et n'importe quoi pour survivre... Certains vont même jusqu'à canarder de pierres les rares étrangers qu'ils croisent, en espérant leur soutirer un peu d'argent. D'autres, petits bonhommes de quatre ans aux grands sourires, s'improvisent guides dans les petites ruelles sinueuses du centre historique. Pour tous, petits et grands, le problème est le même: comment se nourrir, comment vivre dans de telles conditions ? Chacun espère selon son camp : mater le peuple kurde, et le forcer à abandonner ses prétentions. Mater le PKK, qui mène une guérilla bien difficile à éteindre, même pour des troupes armées jusqu'aux dents.

L'accuser de tuer ses "frères kurdes", en espérant que le peuple se soulève contre lui. Après douze années de guerre, nous n'avons rencontré ici que des gens dont le frère a été tué, dont la mère, qui a quitté son village, vit dans des conditions déplorables, dont la soeur est recherchée pour "terrorisme", dont le frère est en prison, dont le grand-père a été tué...

De l'autre côté, on déplore tout autant de morts. La haine s'est accumulée. Les quelques voix isolées qui s'élèvent sur la scène politique turque plaidant la négociation ne sont pas écoutées.

Les habitants de la région ne savent plus qu'espérer. Dans la région, c'est le statu-quo. Un statu-quo meurtrier, apportant quotidiennement son lot d'horreur. Jours ordinaires à Diyarbakir, située à mille quatre cent kilomètres d'Istanbul, joyeuse et cosmopolite, où les policiers servent surtout à contrôler la circulation anarchique. Le même pays, vraiment ?


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