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Ankara | ![]() |
Turquie - Ankara- Le 30 septembre 1996
Plongée en Atatürquie
La Turquie toute entière vénère le héros national, Mustafa Kemal Atatürk. A Ankara, la capitale qui lui doit tout, le culte du "père de la nation" a atteint des sommets. Pas un parc, pas un bâtiment, pas une cour sans un buste, un portrait ou une statue de Kemal Atatürk. | ![]() |
tatürk aimait-il le rose ? A Ankara, la
capitale de la Turquie, toute entière dédiée à son maître,
j'ai nommé Mustafa Kemal Atatürk, la plupart des bâtiments
officiels (et ils sont pléthore) sont peints en rose. Charmante
coutume locale,
qui épargne aux visiteurs
et aux habitants le morne gris dont sont habituellement
recouverts les bâtiments modernes en Turquie, avec leur
architecture cubique, qui ressemble (de très loin) à ce
qu'aurait pu imaginer un Le Corbusier, un soir de grande
déprime. Le maître, lui, vous épie dans tous les coins, même
les plus insolites. Traverser la Turquie, c'est instantanément
comprendre le culte que l'on y voue au "père de la
nation", Mustafa Kemal Atatürk, vénéré comme un
véritable dieu. L'homme s'est fait remarqué dans les années
vingt en menant son pays sur la voie de l'indépendance et de la
modernisation, enterrant sous des réformes audacieuses ce qu'il
restait de feu l'Empire ottoman.
Tout petit déjà, Mustafa ne fait rien comme les autres. Il travaille comme un forcené à l'école, une qualité que les instituteurs ne manquent pas de rappeler constamment aux écoliers, promus dès leur plus jeune âge adeptes inconditionnels du maître. Non moins remarquable, il s'avère brillant élève dans les matières scientifiques, son professeur de maths lui donnant alors du "Kemal" (qui signifie "brillant") à tout bout de champ. Inspiré, le vieux professeur, puisque le surnom lui restera. Mustafa, ainsi promu Kemal, fait ensuite son service militaire dans l'armée impériale, où ses qualités de soldat sont telles, qu'elles inquiètent quelque peu ses supérieurs. Sur les dossiers, on lui donne d'ailleurs du « élément subversif et dangereux ». Les généraux de l'Empire ottoman ne s'étaient pas trompés. Ils lui devront leur chute... Vertigineuse.
Un nouveau métier : "père de la nation turque"
En 1914, la Turquie se range du côté des futurs perdants de
la Première guerre mondiale. En 1918, catastrophe... Il faudra
toute l'énergie d'un Mustafa Kemal pour bouter hors de Turquie
les puissances victorieuses, Italiens, Français et Grecs en
tête, tout heureux d'occuper un
si vaste territoire, si riche aussi en promesses économiques. Le
maître commence alors sa révolution, avec l'appui d'un peuple
qui voit désormais en lui le "libérateur" de la
Turquie occupée. Il abolit le califat et instaure la république
en 1923. Son nouveau métier : "père de la nation
turque". Sa nouvelle constitution résonne comme un coup de
tonnerre sous les cieux turcs : la polygamie est interdite, tout
comme le port du voile pour les femmes. La mixité devient
obligatoire. Il oblige aussi les jeunes couples à passer devant
Monsieur le maire, plutôt que devant les religieux, considérant
le mariage religieux comme une "coutume arriérée".
Les femmes obtiennent en 1934 le droit de vote. Les cadres de
l'Islam sont étroitement contrôlés par l'Etat, parfois au prix
d'exécutions pas très catholiques. En 1935, il soutient enfin
l'une des lois les plus étranges des temps modernes : il demande
à tous les Turcs (qui, selon les coutumes islamiques, donnent
plus d'importance aux prénoms qu'aux noms de familles) de se
choisir un nom de famille. Tous le firent, Mustafa Kemal en
tête. Il devient alors " Atatürk " ou
" le père de la Turquie ".
Même les héros meurent... Mustafa Kemal Atatürk décède d'une cirrhose du foie le 10 novembre 1938, à Istanbul. Etait-il un peu trop porté sur la bouteille ? Les manuels d'histoire font l'impasse sur le sujet. Reste que le pays, orphelin, dédie depuis à son héros un culte jamais démenti. Toute offense au "père de la nation" se paie ici par de la prison. Lorsque l'hymne national résonne, chacun s'arrête net, et écoute, totalement immobile. La première fois, on a l'impression que la rue toute entière joue à "Un, deux, trois, soleil". Les paroles de Kemal Atatürk s'affiche dans tous les bâtiments officiels, son portrait (en pied, à cheval, à moustache, rasé, avec bonnet, sans bonnet) est accroché partout. Ses statues ornent tous les jardins publics, les cours de récréation des écoles, les halls des écoles, les salles de classes des écoles... Un culte, vous dit-on.
D'un village il fit une capitale
A Ankara, on a atteint des sommets. Sortir de l'hôtel n'est déjà pas un acte neutre : le maître, pendu de travers sur un tableau peint à la main, vous souhaite une bonne journée depuis la réception. Un petit tour jusqu'à la station de taxi, vous aurez déjà aperçu le maître à cheval, le maître entouré d'écoliers, le maître, index tendu, montrant la bonne direction à son peuple. Visite dans une école : détour obligé par le buste en bronze, auquel une bonne partie du hall d'entrée est consacré. Les dessins des enfants, affichés dans les couloirs, répétent inlassablement le même motif : un bonhomme à moustache ou à cheval, qui représente évidemment Kemal Atatürk... Le héros est d'ailleurs enterré ici, dans un mausolée grandiose. Un culte, donc...
Si ce n'est cette sensation étrange d'être épié dans tous
les recoins par le "père de la nation", Ankara est
aussi une ville agréable, moins agitée qu'Istanbul, moins
folle, plus sage mais aussi un rien plus fade. C'est la cité des ambassades, des ministères, des
centres médicaux, de l'industrie légère...La ville est située
au coeur du plateau anatolien, vaste steppe entrecoupée de
montagnes, de lacs et de prairies, parfaites pour l'élevage.
Trois millions d'habitants peuplent aujourd'hui les collines
d'Ankara. En 1920, la ville n'était qu'un gros bourg, appelé
"Angora", où vivaient paisiblement 30.000 personnes,
qui ne s'attendaient certes pas à devenir les premiers habitants
de la capitale de la nouvelle république turque. C'est sa
position stratégique, au coeur du pays, qui décida tout d'un
coup Kemal Atatürk à la proclamer capitale en 1923. Le maître
la rebaptise dans la foulée, les architectes européens s'y
pressent pour proposer leurs projets d'urbanisation... Et c'est
dans la poussière et le vacarme des chantiers, qui poussent de
toute part, qu'Angora-la-tranquille se réveille
"Ankara-la-nouvelle". Une capitale était née. Son
maître y veille depuis.