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D'un monde à l'autre... |
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Turquie - Istanbul - Le 15 septembre 1996
Istanbul : des centaines de moquées, des centaines de bars. Des milliers de femmes qui militent pour l'égalité avec les hommes, des milliers d'autres qui militent pour le port du foulard, jusqu'alors interdit dans les lieux publics. Dans la capitale culturelle turque, deux mondes semblent aujourd'hui coexister sans jamais se rencontrer : l'un tourné vers l'Ouest tout proche, l'autre qui appelle à un retour aux valeurs religieuses de l'Islam. | ![]() |
ais nous sommes
européens, tu sais ! » . Sebla, 27 ans, nous
accueille depuis une semaine dans le vaste appartement qu'elle
partage avec son amie Didem. L'une travaille dans une chaîne de
magasins de luxe, l'autre dans le secteur bancaire. La
bibliothèque de leur appartement, situé dans une banlieue chic
d'Istanbul, déborde d'ouvrages anglais et français, ramenés de
leurs études à l'étranger. Aux murs, des affiches venues des
Etats-Unis et de Paris, souvenirs de leurs voyages.
Depuis les larges baies vitrées, au-delà du Bosphore, c'est pourtant le continent asiatique qui nous offre son panorama vallonné. Seul un pont suspendu au trafic incessant nous sépare de l'Asie. Istanbul, porte de l'Orient... Les voyageurs qui rêvent de cette ville y ont décalqué leurs fantasmes, imprégnés par la littérature européenne du début du siècle. Ici débuterait soudainement le pays des mystères orientaux, des mosquées merveilleuses, les ruelles borgnes aux bazars regorgeant de soieries, de tapis et de pierres précieuses. Les tour-operators ont soigneusement conservé le mythe.
Bien sûr, on peut encore se perdre dans les ruelles du Grand
bazar et y acheter à prix d'or tapis et fausses pierreries. Bien
sûr, on peut encore respirer les épices du Bazar égyptien et
déguster les tendres loukoums en sirotant un Ayran, un yaourt
liquide un peu amer. On peut aussi, en compagnie de touristes
allemands, canadiens et japonais, retrouver "l'authentique
d'Istanbul" en allant fumer un narghilé sur d'épais
coussins, bercé par un orchestre de musique
"traditionnelle". Bien sûr, la mosquée de
Suleymaniye, chef d'oeuvre de l'architecture du XVIème siècle,
domine toujours la ville de ses quatre minarets effilés. Bien
sûr, le chant des muezzins qui s'élèvent cinq fois par jour
dans la ville plonge le voyageur dans mille rêveries
délicieuses... C'est pourtant oublier que cet Istanbul est
confiné dans un seul quartier, "Sultanhamet", le plus
touristique. C'est pourtant oublier que la Turquie a vécu en
1923 une véritable révolution. Kemal Atatürk, le héros
national dont les portraits s'affichent dans le moindre café
d'Istanbul, a alors instauré la République, aboli le califat,
et supprimé toutes les institutions de l'Empire ottoman, vieux
de cinq siècles. Seul pays de l'ère musulmane à avoir séparé
Etat et religion, la Turquie a ouvert ses portes à la
modernisation, à l'occidentalisation et à l'égalité entre
hommes et femmes. Une révolution à marche forcée, qui ne fut
pas sans heurts et sans violences, mais dont les résultats sont
aujourd'hui surprenants.
Le visiteur qui atterrit à l'aéroport international ne plonge pas tout à coup en Orient. C'est un "taksi" jaune qui l'emmènera tranquillement à l'hôtel. Sur la route, les publicités lui rappelleront qu'à Istanbul, on boit Coca-Cola ou Fanta, on mange Pizza-Hut et Mac Donald's, on s'habille Benetton ou Naf-Naf, on danse Macarena ou techno... Miracle de l'universalisation... Istanbul est l'une de ces villes cosmopolites, qui ressemble par endroit à Paris, Londres ou Genève. Nous nous sommes promenés dans le plus grand centre commercial d'Istanbul, le "Akmerkez". Nous aurions alors pu être aux Halles, à Paris : mêmes magasins, mêmes fast-foods, mêmes filles perchées sur des talons compensées, jupes au ras des fesses, décolletés plongeants et ventres dénudés par des mini tee-shirts moulants affichant "Love Power".
Dans ces quartiers privilégiés, quelques filles voilées se
mêlent à la foule, rappelant alors une réalité que l'on
oublierait presque : la Turquie est bien un pays de culture
musulmane. Un maire islamiste veille sur Istanbul depuis trois
ans. Et depuis mars dernier, c'est un gouvernement islamiste qui
préside aux destinées turques. De plus en plus de femmes
s'affichent même avec la tenue islamique noire. Les mains mêmes
sont gantées et d'énormes lunettes de soleil leur cachent
parfois les yeux... « Je n'ai aucune amie voilée, et
je n'ai même jamais parlé avec une fille voilée
», révèle Göner, rencontrée dans un café branché
sur les bords du Bosphore. C'est en effet deux mondes qui
semblent aujourd'hui coexister à Istanbul, sans jamais se
rencontrer. L'un regarde l'Europe et les Etats-Unis et en a
adopté ses habitudes de consommation, l'autre redécouvre depuis
une dizaine d'années l'identité musulmane.
Pour connaître cet autre monde, celui où l'on voile même les fillettes de quatre ans, il faut quitter les beaux quartiers, quitter aussi le périphérique touristique, et s'enfoncer dans une ville qui compte aujourd'hui plus de onze millions d'habitants et s'étend sur plus de cinquante kilomètres. A Fener ou à Fatih, deux quartiers réputés pour être les plus touchés par la vague islamiste, la quasi-totalité des femmes, et même des fillettes, est voilée. Les hommes portent le turban le vendredi et de nombreux enfants fréquentent l'école coranique. Ce sont les votes de ces banlieues pauvres qui ont porté Necmettin Erbakan, le Premier ministre islamiste, au pouvoir. Son discours n'était pourtant guère religieux, Necmettin Erbakan préférant critiquer vivement les gouvernements précédents. La tactique a payé. Et aujourd'hui, le gouvernement islamiste ne fait plus tellement peur à Istanbul : « Ils sont comme n'importe quel parti. Ils essaient de gérer un pays difficile, et n'ont pas tenté d'imposer un renouveau du religieux », estime Demokan, un jeune publicitaire qui habite les belles banlieues.
Ce n'est donc pas du gouvernement que les Stambouliotes
craignent le pire. Ce sont les réseaux islamistes qui leur font
peur, des réseaux qui se constituent depuis des années grâce
au soutien de puissantes et riches fondations religieuses. Cet Islam, plus politique que culturel,
touche des jeunes cadres, hommes ou femmes, cultivés, ambitieux,
qui n'ont aucune intention de rester en marge de la vie
politique, économique, sociale et culturelle du pays. Grâce au
soutien financier des fondations religieuses, les vakifs, ils ont
pu mettre en place de vastes réseaux de solidarité dans les
banlieues où ils en appellent inlassablement au retour à un
Islam pur et dur.
Seul débat que connaissent ces jeunes cadres de l'Islam : la place discutée des femmes dans leurs mouvements. Ce sont ces femmes qui ont catalysé l'attention de tous les médias, en faisant grève pour le droit au foulard à l'Université, jusqu'alors interdit. Elles ont gagné et s'impliquent toujours plus dans le militantisme religieux. Mais ce faisant, elles bouleversent aussi l'organisation sociale de l'Islam, qui fait du premier devoir de la femme de s'occuper de sa famille et de rester dans la sphère privée (le mahrem). Il n'est pas question de travail, et ces femmes voilées doivent aussi mener bataille dans leur propre camp pour faire respecter leurs droits. Une bataille que d'autres femmes, celles qui ont aujourd'hui investi les lieux de pouvoir en Turquie, ont déjà mené, voilà quelques années. A Istanbul, aujourd'hui, deux mondes semblent coexister. Deux mondes qui semblent tout de même avoir au moins un point commun...
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